Nous avons rencontré Marc Fontaine, consultant senior en stratégie créative et expert des outils de design depuis plus de vingt ans, pour faire le point sur l’état d’Adobe en 2025 et les transformations profondes qui traversent l’industrie.
On entend beaucoup parler de la mort d’Adobe depuis quelques années. C’est sérieux ou c’est du bruit ?
C’est du bruit. Adobe n’est pas en train de mourir, mais elle est en train de vivre quelque chose qu’elle n’avait pas connu depuis les années 90 : une remise en question et de nouveaux paradigmes dans la création graphique. Pendant deux décennies, elle a été en position de monopole confortable. Photoshop, Illustrator, InDesign — c’était le triptyque sacré, intouchable. Aujourd’hui, ce triptyque est attaqué sur tous les fronts simultanément, ce qui est nouveau.
Quels sont les concurrents qui inquiètent vraiment Adobe ?
Il faut distinguer plusieurs niveaux. Figma a été le premier vrai choc. Adobe a d’ailleurs tenté de le racheter pour 20 milliards de dollars en 2022, avant que la Commission européenne et le Department of Justice américain bloquent l’opération. Ce refus était un signal très fort : les régulateurs ont estimé qu’Adobe absorbait ses concurrents pour les neutraliser plutôt que pour innover. Ça a terni l’image de l’entreprise dans la communauté des créatifs.
Ensuite, il y a Canva. On a eu tendance à le sous-estimer parce qu’il s’adressait aux non-designers. Mais Canva a converti des millions d’utilisateurs à une logique de design accessible, rapide, collaboratif — et maintenant il monte en gamme. Il grignote le marché d’InDesign pour les équipes marketing, et celui d’Illustrator pour les petites structures.
Et puis il y a l’IA générative elle-même, qui crée une catégorie entièrement nouvelle d’outils : Midjourney, Stable Diffusion, Runway pour la vidéo, Kling, Sora… Ces outils ne ressemblent pas à Photoshop, mais ils répondent à des besoins que Photoshop couvrait.
Comment Adobe a-t-elle répondu à tout ça ?
Avec Firefly, son moteur d’IA générative, qu’elle a intégré directement dans Creative Cloud. C’est une réponse intelligente sur le plan stratégique : plutôt que de laisser les créatifs aller chercher ailleurs, elle intègre la génération dans le flux de travail existant. Le Développement génératif dans Photoshop, par exemple, est bluffant. On peut effacer un objet, étendre une image au-delà de ses bordures, remplacer un ciel — tout ça en quelques secondes avec des résultats souvent exploitables directement.
Ce qui est malin chez Adobe, c’est aussi le positionnement éthique. Firefly est entraîné uniquement sur des images sous licence Adobe Stock et des contenus libres de droits. C’est un argument de poids auprès des agences et des grandes marques qui ont peur des litiges liés au copyright.
Et Photoshop concrètement, avec l’IA, il évolue dans quelle direction ?
Photoshop devient de plus en plus un outil d’orchestration plutôt que de manipulation pixel par pixel. L’idée, c’est que vous décrivez ce que vous voulez, et l’outil l’exécute. On va vers quelque chose de proche du prompt engineering visuel. Les calques intelligents, la retouche contextuelle, la sélection par sujet ou par ciel — tout ça existait déjà, mais l’IA générative a accéléré cette tendance vers l’abstraction du geste technique.
La question que ça pose, c’est celle de la compétence. Un graphiste qui maîtrisait Photoshop pendant dix ans avait une valeur précisément parce que la courbe d’apprentissage était élevée. Quand l’outil devient plus accessible, cette valeur se déplace. Elle va vers la direction artistique, le sens esthétique, la capacité à prompter efficacement et à évaluer le résultat. Le métier change, pas forcément en mal, mais il change.
Certes, l’IA facilite les process, mais pour utiliser pleinement le potentiel de Photoshop, une formation approfondie reste nécessaire pour bien en comprendre le fonctionnement.

Et Illustrator ? On parle moins de sa transformation.
Illustrator est intéressant parce qu’il résiste mieux, paradoxalement. Le vectoriel a une logique très structurée — courbes de Bézier, tracés, ancres — qui se prête moins facilement à la génération automatique. L’IA peut générer des formes, mais créer un logotype cohérent, modulable, déclinable en charte graphique, c’est encore un travail qui demande un œil humain et une maîtrise du dessin vectoriel.
Adobe a quand même intégré des fonctionnalités IA dans Illustrator, notamment la génération de motifs, la recolorisation intelligente, ou la conversion texte-vecteur. Mais Illustrator reste perçu comme un outil de précision, et ça protège sa niche.
Et InDesign ?
InDesign est dans une situation paradoxale. D’un côté, il n’a quasiment plus de concurrent sérieux sur le marché de la mise en page professionnelle — QuarkXPress a pratiquement disparu, Affinity Publisher existe mais reste marginal dans les grandes structures. De l’autre, son marché lui-même se réduit. L’imprimé décline, la presse magazine souffre, l’édition se transforme.
Ce qu’InDesign n’a pas encore vraiment résolu, c’est la question du design multicanal natif. Créer un document qui s’adapte intelligemment au print, au PDF interactif, au web et au mobile reste fastidieux. Canva et d’autres font ça beaucoup plus facilement, même si avec moins de finesse. C’est le vrai danger pour InDesign à moyen terme.
Adobe est souvent critiqué sur son modèle d’abonnement. C’est un frein ?
C’est une vraie friction. Le passage au modèle SaaS en 2013 a été douloureux, et la grogne ne s’est jamais vraiment éteinte. Aujourd’hui, un abonnement Creative Cloud complet coûte cher.
Affinity — racheté par Canva en 2024 — a longtemps joué sur ce différentiel en proposant ses outils en achat unique. Ça a séduit une partie du marché. Mais Affinity n’a jamais réussi à atteindre la profondeur fonctionnelle d’Adobe ni son écosystème, qui reste immense : plugins, formations, intégration avec d’autres outils, Asset Library partagée…
Le vrai risque pour Adobe sur le pricing, c’est la génération Z. Des jeunes créatifs qui ont appris sur des outils gratuits ou bon marché — Canva, Procreate, DaVinci Resolve — et qui n’ont pas l’automatisme Adobe que les générations précédentes ont acquis à l’école. Si les écoles de design commencent à enseigner sur d’autres outils, le verrou s’ouvre.
Quelle est votre vision pour Adobe dans cinq ans ?
Adobe sera encore là, solidement. Mais je pense qu’on va vers une concentration sur le haut de gamme — les studios, les agences, les grandes entreprises — et une perte de terrain sur le marché grand public et les TPE. L’IA va continuer à s’intégrer de façon plus profonde, et on va voir apparaître des workflows quasi entièrement génératifs pour certains types de contenus.
Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de voir comment Adobe va gérer la tension entre démocratisation et complexité. Plus l’IA rend les outils accessibles, plus Adobe doit justifier sa valeur ajoutée par rapport à des alternatives bien moins chères. C’est un défi de positionnement autant que de technologie.
Marc Fontaine intervient auprès d’agences créatives et de départements marketing pour les accompagner dans leurs choix d’outils et leurs transitions numériques.

